Madame, Monsieur,
une partie de moi nommée patience entreprend aujourd’hui de vous écrire.
Elle et moi avons tenté de débattre du sujet, mais nous n’avons pas trouvé de compromis, ce pourquoi je lui laisse libre cours de s’exprimer et de vous faire part de ses griefs.
Oui, je sais qu’à cet instant, vos sourcils se froncent, votre regard se détourne de l’A4 en vos mains, pour se poser avec courroux sur celles de votre jeune fils.
La flûte à bec. Huit trous, une hanche simple. Si simple qu’on la confie aux collégiens depuis de nombreuses années, en tant que perche aux quelques bambins prédisposés aux arts. Il en résulte bien souvent un “Imagine” de Lennon peu inspiré, une “lettre à Élise” dont elle ne voudrait pas. On se dit que la flûte “ça saoule”, que ce n’est pas “cool”, on a honte devant ses copains, alors peu font d’efforts et au bout de quatre années on range le tube au placard. Soit.
Votre enfant, lui, joue seul, chez lui, et la fréquence de ses séances me laissent à penser qu’une affection, une complicité, se sont développées entre le pipeau et lui. Je trouve cela formidable.
Pourtant nous n’en sommes pas à ma signature et encore moins au post-scriptum, j’ai un “mais” à placer.
MAIS, votre progéniture s’est mis en tête d’user du manche de la pire façon qu’il soit, et avec dévouement. La flûte à muté en tenaille et votre môme prend goût à me soulever les ongles avec, un à un, depuis près de six mois, dimanches matin compris. Seulement huit ans, et un talent fou pour briser l’ultime résistance psychique de l’homme. Vous féliciterez votre Pol Pot pour moi, avant mon suicide.
Cela doit cesser. Non pas dans la vulgarité, ça n’améliore pas le jeu. Je pense être un brin pédagogue et propose donc au jeune de le guider dans son périlleux voyage musical. Une faute, une tarte. Autant rester simple, la subtilité n’est pas le fort de votre descendance.
On commence dimanche, vous me remercierez en m’évitant de vous envoyer une seconde lettre, pour la récurrente fuite de votre machine à laver, oui, celle que vous m’avez montré, réparée avec du chatterton et une chambre à air.
Alors, on ne s’entendra pas sur le plan musical, sur le plan de l’éducation non plus, mais j’aimerais vraiment entrevoir la possibilité d’un lien. Vous, moi, des voisins modernes, proches, soudés. Des sourires dans l’escalier, un “Salut Apu ! Salut Paul !” à la fenêtre, je tiendrais la porte à madame en offrant une pomme à la petite dernière. On serait simplicité, on serait joie de vivre. D’autant que vous avez l’air de manier le curry et autres épices avec maestria et que j’aimerais bien y goûter.
Sur ce, je vous laisse, j’ai un hommage à rendre au batteur mort de Slipknot. On va se faire l’intégrale avec les copains, à fond les ballons. Oui, chez moi.
Bisous, Paul.
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